La cuisson des nounous

A chaque printemps, à l’occasion de la Foire des Potiers de La Poterie de Lamballe, une semaine d’échange avec une délégation de potiers étrangers est organisée : l’hébergement a toujours lieu pour des raisons pratiques, chez nous, à Hénanbihen. Et chaque année, nous préparons une cuisson dans le four à bois: c’est souvent la première cuisson de bois de l’été, dont la foire est le signe avant-coureur.

La durée de nos cuissons étant en moyenne de 10 heures, l’allumage se fait le matin à 10 heures pour terminer juste avant le repas du soir qui se transforme à chaque fois en fête du feu.

L’enfournage des pièces se fait en fin de journée précédente. Tous les pots sont rangés par ordre de taille et par emplacement programmé: en effet, depuis quelques années, nous réalisons un préenfournement avant de commencer le tournage des pièces, cela permet de ne pas préparer trop de pièces et de réduire la durée d’enfournage à 2 heures pour 200 pièces.

La cuisson est contrôlée par deux pyromètres, un digital et un bon vieux à aiguille. Nos sondes sont logées dans des quilles d’enfournement rondes, ce qui nous donne un peu d’inertie thermique par rapport à la flamme de bois.

D’autre part nous disposons deux brochettes de cônes: une dans le coeur de la charge de poteries avec plusieurs montres, de 1000 degrés à 1320 degrés: cette brochette aide les visiteurs à suivre la cuisson, souvent nous complétons le spectacle par une anse ou un ventre de pot, une deuxième brochette plus restreinte est placée dans la porte du four, elle nous servira à décider de la fin de cuisson .

La conduite de la cuisson de bois est souvent comparée dans notre pays de marins à la navigation à voile: on sait quand on part, on ne sait pas quand on revient. Notre four de briques lourdes réfractaires nous permet cependant de nous appuyer sur une constante: l’accumulation de température ; mais le secret est dans le bois. Et, en Bretagne, le bois est une denrée à forte valeur spéculative, et ceci depuis toujours, à tel point que la présence d’ateliers de potiers n’était pas très appréciée dans un pays, car il faisait augmenter le coût du bois de chauffage: à La Poterie, ils n’ont jamais cuit autrement qu’avec des pieds d’ajoncs et de la bruyère des landes.

L’allumage de la cuisson du mois de Mai a été confiée aux deux céramistes de la délégation catalane, Carlets et Salvador: ce coup d’allumettes est une tradition et cela révèle déjà le caractère convivial de nos cuissons de bois: une année, Wendy du pays de Galles nous offrit un petit masque de dragon, que nous devions implorer avant chaque cuisson, ce que nous faisons très régulièrement ; cette année, Areias, un céramiste portugais, installa un bouquet de fleurs sur une pointe avec une poignée d’argile. Quand tous ces rites sont accomplis au gré des fantaisies de chacun, la cuisson peut commencer.

Le bois utilisé pour les 700 premiers degrés est le déchet du déchet à brouéttée: tout y passe et tout y est passé, à condition d’être sec. Le bois est jeté par une trappe qui se soulève dans un alendier assez vaste et la montée est si rapide que nous devons la modérer par des objectifs précis, 400 degrés à l’heure maximum pour préserver le four et les pièces exposées à la flamme. Lorsque nous cuisons l’hiver, nous laissons la trappe entrouverte pour restituer un peu de chaleur pendant ce tout petit feu.

Par les deux oeilletons du four, nous surveillons la cuisson très tôt, le spectacle commence vers 400 degrés quand nous voyons les flammes passer entre les pots, noircis plus encore par le carbone. Vers 500 degrés, le four se nettoie et vers 600 degrés, il s’éclaire.

A partir de 800 degrés, il faut penser à constituer une bonne braise pour le grand feu et c’est le moment le plus chaud et le plus tonique de la cuisson : nous utilisons de l’attelle de chêne très sèche, certaines fois le feu la dévore à une vitesse incroyable: ce coeur de chêne fendu est la part la plus coûteuse de la cuisson, on raconte que pour se chauffer, les anciens trempaient ces buches dans le seau d’eau pour ralentir sa combustion. Deux heures de cette chauffe vont permettre d’atteindre 1000 degrés et une hauteur de 50 centimètres de braise. La fin du petit feu est souvent pénible : peu de place pour le bois, et une forte chaleur sort à chaque levée de la trappe.

Lorsque la montre de 1000 degrés est tombée et que les différents pyromètres indiquent la température voulue, nous changeons de bois et de technique de chauffe. Nous utilisons alors de la délignure de sapin, déchet de scierie trié spécialement, et nous disposons quelques morceaux par une fente sur la braise: le bois et l’air entrent par le même orifice. Tout est changé: l’alendier refroidit, la flamme bascule: d’horizontale, elle chauffait la porte, elle devient verticale, elle chauffe la voûte. Le sapin est distillé et lorsque le tirage est optimum, avec un bon vent de Sud-Ouest, nous écoutons rotonner le bois.

Cette distillation s’apparente à la cuisson au gaz et nous avons pu démontrer qu’à ce stade il n’y a plus ou très peu d’apport de cendres sur les pots, d’où l’importance du bois de petit feu pour déposer ces escarbilles de bois non consumé, que l’on appelle flammé, toute flamme est un transporteur et c’est pour cela que nous cuisons au bois.

La bascule du début de grand feu ralentit un peu la progression, puis le feu s’éclaire, s’équilibre et la marche en avant continue. Nous suivons chaque cuisson par une courbe de température et nous tirons des enseignements du petit feu pour le grand feu: la quantité et l’enfournement des poteries, les conditions atmosphériques donnent une image du petit feu que nous retrouvons au grand feu et nous en tenons compte pour conduire le feu et ne pas perdre de temps, quand il va bien.

La courbe s’aplatit, à la chute de la montre de 1280 degrés, nous entrons dans le palier, patamar en portugais, alors, nous changeons de conduite, il faut être deux pour la manoeuvre : Fausto avait bien du travail entre le grand feu et la morue qu’il avait mise à griller dans la cheminée de l’atelier. Au début du grand feu, le potier ressemble à un joueur de harpe celtique, mais pour homogénéiser la température, il faut retrouver une ardeur de marin dans la tempête, la fente est bourrée de sapins et nous forçons la descente du bois, la flamme retrouve sa position couchée et chauffe ainsi la partie avant: dans l’oeilleton du coeur de charge, elle ondule comme la mer en furie.

Nous répétons cette manoeuvre 3 ou 4 fois,elle fait penser au virage de bord pour entrer dans un goulet étroit: il faut régulièrement faire des pauses et s’assurer de la chute des dernières montres.

Le feu blanchit peu à peu: après 4 heures de grand feu , il est temps de prévoir l’arrêt de la cuisson. Les températures enregistrées aux différents pyromètres dépendent de l’enfournement et du passage de la flamme, le dernier mot est laissé à la montre de 1300 degrés de la porte, pas tout à fait tombée ; des petits godets de sel complèteront les aléas du flammé et s’arrêter à temps peut aussi préserver le temmoku du haut de la charge en empêchant une trop grande fusion.

La cuisson s’achève en 5 minutes, le sapin utilisé est plus court. Quand tout le bois est tombé, nous enlevons le cavalier, une brique de l’alendier qui servait à aérer la braise et nous pouvons voir sous la sole du four les entrailles incandescentes.

Un registre ouvre la cheminée, un autre registre ferme la chambre et le refroidissement commence.

Pour compléter les sensations du feu, pour les visiteurs, nous nous offrons la fantaisie de soulever la trappe d’alendier, et là, le spectacle est fascinant, féérique, une vision de l’enfer sur la braise rougeoyante où courent des flammèches bleutées, le silence est de mise, même pour le fado portugais qui accompagnait les derniers instants, il n’est plus question de technique,de poterie. La cuisson de bois est une aventure complète, une vraie parenthèse dans la vie du potier, avec de véritables rencontres.

Il faut attendre 24 heures pour pouvoir à nouveau regarder dans le four et le défournage à mains nues n’est possible qu’au bout de 36 heures.

Les plus beaux défournements se font au petit matin dans le soleil naissant sous le vieux merisier: les effets de flammé sur les poteries et sur les glaçures donnent presque toujours de bonnes surprises et les palabres reprennent. Il faut souligner qu’après cette lutte avec le feu, il ne reste qu’une envie : recommencer.

Et tous les ans, à cette époque, les digitales fleurissent, ces habitantes des sols schisteux, effilées, étranges et violacées, que les enfants font claquer dans leurs mains et que nous appellons nounous.

Crespel
Poterie de Montbran
Hénanbihen

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